Une homélie de fr. Pierre de Béthune
Ce n'est pas une interprétation particulièrement originale que je vous fais là. J'imagine que, comme moi, vous avez déjà entendu de nombreuses fois ces invitations à reconnaître que nous aussi, nous sommes aveugles. Mais est-ce qu'on va réellement jusqu'au bout de cette invitation ? J'ai l'impression que, parfois, nous prenons ces invitations un peu à la légère.
Ça me rappelle mes copies d'évaluations dans lesquelles je demande à mes élèves la différence entre prendre un texte au sens littéral et au sens symbolique. Malgré mes explications, beaucoup d'entre eux continuent à répondre : « Les gens qui lisent au sens littéral sont ceux qui prennent le texte vraiment au sérieux, tandis que les gens qui lisent au sens symbolique font des interprétations pour lire ce qui les arrange et pouvoir faire ce qu'ils veulent. »
Je comprends pourquoi ils écrivent ça. Et c'est vrai que lorsqu'on nous dit que nous sommes symboliquement aveugles, ou spirituellement aveugles, personnellement ça ne m'effraie pas plus que ça ; c'est tout juste si je me sens vraiment concerné. Alors aujourd'hui, je me permets une petite folie : et si on allait jusqu'à dire que nous sommes littéralement aveugles ?
Nous ne savons pas à quel point nous ne savons pas ce que nous ne savons pas.
Alors allons-y. De quoi sommes-nous aveugles ? La question est plus compliquée qu'il n'y paraît au premier abord. Parce que le propre de l'aveugle, c'est de ne pas voir ce qu'il ne voit pas. Et pour un aveugle de naissance, j'imagine qu'il ne peut même pas concevoir mentalement ce que c'est que voir, puisqu'il n'a jamais vu et que ses sens en sont privés. On peut lui parler de la vision, il est conscient que c'est une réalité qui existe, mais quelle est cette réalité ? Comment pourrait-il le savoir ?
Alors je repose la question : de quoi sommes-nous aveugles ? Que savons-nous de l'étendue de tout ce qui nous est voilé, de tout ce qui nous est caché ?
Je me rappelle d'une phrase que j'ai lue dans un livre de Christiane Singer : « Vous ne savez pas à quel point vous ne savez pas ce que vous ne savez pas. » Et si c'était vrai ? Et si, en réalité, ce qu'on croit savoir n'était qu'une sorte de petite capsule, et que derrière ses parois se cachait un océan d'obscurité ?
Je n'aime pas trop cette question. Je ne l'aime pas trop parce qu'elle m'effraie. Je me rappelle les cours de physique où l'on nous parle de la taille de l'univers, de son âge, et de ce que nous représentons là-dedans. Je vois la possibilité qu'il existe un abîme, un espace beaucoup, beaucoup trop grand, et que de cet abîme je ne sois séparé que par une minuscule paroi, un mur de papier mâché et un peu de papier peint, qui fait que je peux rester encore quelques instants en sécurité dans ce que je crois savoir.
Alors oui, je vois déjà s'ouvrir cette possibilité d'être un aveugle qui est parvenu à oublier qu'il est aveugle. Mais cela ne concerne pas seulement les découvertes de la physique. Je ne vous propose pas d'arracher le papier peint et d'aller contempler ces espaces inconnus. Mais juste, peut-être, de le décoller un tout petit peu, dans un coin, pour se rappeler que ça existe.
Je vous propose un parcours à la Platon, en trois étapes : un rappel de trois aveuglements qui nous concernent tous. Les aveuglements au vrai, au bon et au beau.
Aveugles au vrai, tout d'abord. J'ai l'impression qu'on a tous cette tendance à penser qu'on sait ce qui est vrai. En tout cas, moi, je dois bien reconnaître que c'est mon cas. Mais si on se pose la question sincèrement maintenant, est-ce que ça tient vraiment la route ? Que sait-on de la vérité ?
Nous ne savons rien. Si nous croyons savoir, c'est parce que nous évitons de nous poser certaines questions. On sait que certaines questions nous entraîneront au-delà de notre petite capsule, qu'elles nous feront voir les brèches dans notre papier peint.
Pourquoi sommes-nous là ? Qui sommes-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Est-ce que tout ça a le moindre sens ? Est-ce que la réponse, c'est Dieu ? Mais c'est quoi, Dieu ? Et qui sont ces personnes qui m'entourent et que je crois connaître ? Et moi, qu'est-ce que je suis ? Qu'est-ce que j'en sais ? J'entends la voix de Dieu dans le livre de Job, qui rugit comme le tonnerre : « Pour qui te prends-tu ? Que sais-tu ? »
On ne sait rien. C'est ça, la vérité. Moi, ça me file le vertige, ces questions. Elles m'effraient. Je vois s'ouvrir mes murs de papier mâché qui commencent à s'effriter. Je sens s'ouvrir l'abîme dont je vous ai parlé. Alors je m'arrête. Je n'irai pas jusqu'au bout. Je ne veux pas pousser ces questions trop loin. Je m'y sens particulièrement sensible, et j'ai déjà fait l'expérience qu'on peut se perdre dans ces questions. Alors je recolle le papier peint et je me réinstalle dans ma petite capsule.
Mais tout à coup, je me rappelle : je suis aveugle. Je marche à tâtons dans une existence dont je ne comprends rien. Et pourtant, il y a quelque chose, dans cette existence incompréhensible, quelque chose qui donne le sentiment, au fond du cœur, d'être dans la vérité, d'être dans le vrai, dans la lumière. Ça aussi, je l'ai déjà senti. Et ce quelque chose, je pense que c'est Dieu.
Deuxième aveuglement : nous sommes aveugles au bien, et malheureusement aussi au mal que nous faisons.
Là encore, on peut se poser la question sincèrement : est-ce que quelqu'un parmi nous croit se rendre vraiment compte du mal qu'il a pu faire ?
On ne voit pas ce qu'on fait de mal : nos omissions, nos démissions, nos lâchetés, nos violences, nos méchancetés. On a besoin de pouvoir croire que nous sommes du bon côté, que nous faisons partie des bonnes personnes. Mais voilà : serait-il possible que nous aussi, nous fassions du mal sans le percevoir ? Que tout le mal que nous ferions soit comme caché derrière un voile, qui le dissimule à notre regard ?
Une ou deux fois dans ma vie, j'ai déjà eu l'occasion de sentir ce voile se soulever un peu. Et je repense au psaume 49 : « Dieu parle à l'impie et déclare : « Qu'as-tu à réciter mes lois, toi qui livres ta bouche au mal, toi qui diffames ton frère, toi qui rejettes loin de toi mes paroles ? Je mets cela sous tes yeux et je t'accuse. » »
Peut-être avez-vous, vous aussi, déjà senti se soulever ce voile. Ce n'est pas simple. En fait, je trouve que c'est difficilement supportable.
Je préfère, personnellement, qu'il ne se lève pas trop souvent. Je retourne dans ma petite pièce, bien à l'abri. Mais tout à coup, je me rappelle que ce voile existe et que je suis aveugle. Je me rappelle que je suis complètement démuni quand je réalise ce qui se cache derrière.
Mais là encore, il existe quelque chose, quelque chose qui peut donner l'espérance que, malgré tout ce qui se cache derrière ce voile, nous sommes quand même de belles personnes, et qu'on est aimé malgré tout ça. Et on voit une lumière qui semble poindre par-dessous le voile. Et ce quelque chose, je pense que c'est Dieu.
Enfin, nous sommes aveugles à ce qui est beau. Ici aussi, j'ai l'impression qu'on ne se rend compte qu'on est aveugle que lorsque, d'une façon ou d'une autre, on retrouve la vue dans un instant de lucidité.
Je suis convaincu que chacun d'entre nous a déjà pu vivre des moments où l'on perçoit la lumière, où l'on se rend compte que tout ce qui nous entoure est un miracle. Que nos proches sont des miracles, que nos amis sont des miracles, que le ciel, le soleil, la pluie, la forêt, la montagne sont des miracles. Et aussi les abeilles, les fleurs, les fourmis, et même les vers de terre. Que l'air est un miracle, et l'eau, et la chaleur, et le froid. Et que même les gens qu'on n'aime pas sont des miracles.
Et là, je vois à nouveau la Bible, je vois Moïse qui redescend du Sinaï, le visage rayonnant de lumière.
Mais la plupart du temps, on est aveugle. On vit entouré de splendeur, et on ne s'en rend même pas compte. On a l'impression que la réalité est terne, sans lumière et sans couleur.
Ça m'est arrivé de vouloir revivre des moments ultra-lumineux, des éclairs de lucidité. J'ai même cherché à les redéclencher, en partant en voyage notamment. Mais je finis par accepter que ces moments sont des cadeaux et que je ne peux pas les créer moi-même.
Mais je pense qu'on peut aussi y aller progressivement, faire attention à retirer toujours un peu plus la poussière qu'on a dans les yeux, et voir les choses de façon toujours un petit peu plus lumineuse, un petit peu plus colorée. Je pense qu'on peut laver les vitres de notre petite capsule, et peut-être réapprendre à aimer cet espace trop vaste qui nous entoure. Parce qu'au fond, peut-être que cet espace n'est pas si vide, peut-être n'est-il pas si sombre. Peut-être que c'est justement dans cet espace qu'on peut découvrir Dieu.
Je m'arrêterai ici pour ce commentaire, qui est sans doute déjà un peu long ; j'espère que vous me pardonnerez, mais j'avais beaucoup à dire.
Si je ne vous ai pas convaincus, au moins je suis parvenu à me convaincre moi-même : nous sommes aveugles à ce qui est vrai, aveugles à ce qui est bon, aveugles à ce qui est beau, et il n'y a sans doute que Dieu qui puisse réellement nous libérer de cet aveuglement, parce qu'il n'y a que Lui qui puisse nous guérir de notre peur de ces espaces infinis.
Il nous rappelle que, oui, nous sommes poussière, minuscules, insignifiants. Il nous invite à reconnaître que nous sommes littéralement aveugles. Il nous invite à ne pas avoir peur de l'obscurité, mais à avoir confiance en lui. À reconnaître que dans tout ce qui nous entoure, il y a réellement du vrai, il y a du bon et il y a du beau, même si nous ne le voyons pas. Et que cette obscurité peut devenir lumière lorsqu'on le laisse rouvrir nos yeux.
Seigneur, ouvre nos yeux.
Amen.
En ces jours-là, le Seigneur dit à Samuel : « Prends une corne que tu rempliras d'huile, et pars ! Je t'envoie auprès de Jessé de Bethléem, car j'ai vu parmi ses fils mon roi. » Lorsqu'ils arrivèrent et que Samuel aperçut Éliab, il se dit : « Sûrement, c'est lui le messie, lui qui recevra l'onction du Seigneur ! » Mais le Seigneur dit à Samuel : « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille, car je l'ai écarté. Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l'apparence, mais le Seigneur regarde le c?ur. » Jessé présenta ainsi à Samuel ses sept fils, et Samuel lui dit : « Le Seigneur n'a choisi aucun de ceux-là. » Alors Samuel dit à Jessé : « N'as-tu pas d'autres garçons ? » Jessé répondit : « Il reste encore le plus jeune, il est en train de garder le troupeau. » Alors Samuel dit à Jessé : « Envoie-le chercher : nous ne nous mettrons pas à table tant qu'il ne sera pas arrivé. » Jessé le fit donc venir : le garçon était roux, il avait de beaux yeux, il était beau. Le Seigneur dit alors : « Lève-toi, donne-lui l'onction : c'est lui ! » Samuel prit la corne pleine d'huile, et lui donna l'onction au milieu de ses frères. L'Esprit du Seigneur s'empara de David à partir de ce jour-là.
- Parole du Seigneur.
1 S 16, 1b.6-7.10-13a
Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d'herbe fraîche, il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ; il me conduit par le juste chemin pour l'honneur de son nom.
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi, ton bâton me guide et me rassure.
Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ; tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.
Grâce et bonheur m'accompagnent tous les jours de ma vie ; j'habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.
Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6
Frères, autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière - or la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité - et sachez reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur. Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres, elles ne produisent rien de bon ; démasquez-les plutôt. Ce que ces gens-là font en cachette, on a honte même d'en parler. Mais tout ce qui est démasqué est rendu manifeste par la lumière, et tout ce qui devient manifeste est lumière. C'est pourquoi l'on dit : Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera.
- Parole du Seigneur.
Ep 5, 8-14
En ce temps-là, en sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance. Il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l'aveugle, et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » - ce nom se traduit : Envoyé. L'aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait.
Ses voisins, et ceux qui l'avaient observé auparavant - car il était mendiant - dirent alors : « N'est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? » Les uns disaient : « C'est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c'est quelqu'un qui lui ressemble. » Mais lui disait : « C'est bien moi. » On l'amène aux pharisiens, lui, l'ancien aveugle. Or, c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. À leur tour, les pharisiens lui demandaient comment il pouvait voir. Il leur répondit : « Il m'a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. » Parmi les pharisiens, certains disaient : « Cet homme-là n'est pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le repos du sabbat. » D'autres disaient : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés. Alors ils s'adressent de nouveau à l'aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu'il t'a ouvert les yeux ? » Il dit : « C'est un prophète. » Ils répliquèrent : « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors.
Jésus apprit qu'ils l'avaient jeté dehors. Il le retrouva et lui dit : « Crois-tu au Fils de l'homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c'est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui.
- Acclamons la Parole de Dieu.
Jn 9, 1.6-9.13-17.34-38