Homélie du 28 octobre 2018

Rabbouni, que je retrouve la vue

Dimanche, 30ème Semaine du Temps Ordinaire - Année B

Une homélie de fr. Bernard poupart

Un homme assis au bord de la route. Ce pourrait être un chômeur, ou un vieillard délaissé, ou encore l'un de ces malades assis dehors sur les bancs devant l'hôpital. Ceux-là sont des anonymes pour ceux qui passent à côté d'eux en entrant ou en sortant. Mais celui-ci a un nom et une ascendance : bar-Timée, fils de Timée. Il nous provoque à regarder chaque malade, chaque vieillard, chaque chômeur, comme des hommes et des femmes qui ont des noms et des histoires singulières. Chacun est une personne unique que Dieu tient dans la paume de sa main.

Bar Timée est aveugle, mais il entend. Il n'est ni sourd ni muet. Il entend que c'est Jésus qui passe et il crie pour que Jésus ait pitié de lui. Quand on veut le faire taire parce que son cri dérange cette belle foule qui passe, il crie encore plus fort, et son cri arrête Jésus. Le cri d'un homme immobile arrête le mouvement. Il appelle Jésus « Fils de David ». C'est un titre royal. Le mendiant exclu arrête le roi. Deux appels se répondent alors : Jésus fait appeler celui qui l'appelle : « Appelez-le ». Ce croisement des appels est le coeur de la prière. Le cri de Bar Timée va devenir la prière à Jésus que les staretz russes répéteront au rythme de leur respiration, et que nous murmurons encore dans nos silences. Nous entendons alors Dieu qui nous appelle, tantôt avec douceur, tantôt avec vigueur. « Vous m'appelez : Seigneur, viens à mon aide ! Mais ne mettez pas tout à l'envers : c'est moi qui vous appelle le premier ! Et je vous charge d'appeler les autres : confiance ! Lève-toi, il t'appelle. »

Vous connaissez le sketch de Raymond Devos entré dans une église et qui entend Dieu prier:

« Il priait l'homme, il me priait moi. Il disait : ô homme, si tu existes, un signe de toi ! J'ai dit : mon Dieu, je suis là ! Il dit : miracle ! Une humaine apparition ! Il y a si longtemps que je n'en ai pas vu dans mon église que je me demandais si ce n'était pas une vue de l'esprit. »

A l'appel de Jésus, l'aveugle bondit et court. Nous écoutons ce récit bien assis sur nos chaises, mais l'évangile fait bondir et courir comme des gazelles. Jésus veut nous tirer d'une existence morne pour nous ébrouer joyeusement. Saint Benoit nous adresse le même propos : « Si nous voulons habiter la tente du roi, dit-il, il faut y courir par nos bonnes actions, sans quoi nous n'y parviendrons pas du tout- Courrons tandis que nous sommes dans ce corps et qu'il nous est loisible de le faire au long de cette vie de lumière. » Les moines savent que la maladie qu'ils encourent est l'acédie, cette tristesse mélancolique de l'âme produite par la tiédeur de la vie. Saint Jean dit dans son Apocalypse que Jésus vomit les tièdes. Si nous voulons éviter d'être vomis, il n'y a pas d'autre moyen que de bondir et de courir.

D'ailleurs notre page de l'évangile le souligne bien : à l'aveugle qui jette son manteau pour bondir et courir vers lui, Jésus demande : « que veux-tu que je fasse pour toi ? » Etonnante question, car enfin que peut vouloir un aveugle assis au bord de la route quand passe celui qui opère partout des miracles ? « Que veux-tu ? » Il faut le vouloir, il faut toujours le vouloir pour guérir. Gardons précieusement cette question que Jésus nous pose toujours : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? Pour que je le fasse, il faut que tu le veuilles. » Or, Jésus ne répond pas dans les mêmes termes que Bar Timée. Il ne dit pas : « vois ! », mais : « Va ! Ta foi t'a sauvé. » Dans une autre page d'évangile, ce sont dix aveugles qui sont venus vers Jésus, et avant même qu'ils soient guéris Jésus les envoie se montrer aux prêtres : c'est en y allant qu'ils retrouvent la vue. C'est un grand message évangélique : il ne faut pas attendre d'être guéris de toutes nos infirmités, de nos incapacités, de la faiblesse de notre vouloir pour se bouger. Car on peut se réfugier peureusement dans une torpeur malsaine. « Va ! Ta foi t'a sauvé ». Quelle étonnante parole : « ce n'est pas moi qui te sauves, c'est ta propre foi, et pour te sauver, ta foi doit te faire aller. » Il ne faut donc pas toujours attendre un miracle improbable pour nous remuer. C'est à nous de faire le miracle en nous bougeant.

Je viens de passer du moi au nous. C'est le passage que fait Bar Timée : il était seul au bord de la route et le voilà non plus au bord mais sur cette route, avec la foule qui suit Jésus. Sa foi l'a sauvé en le tirant de sa solitude pour qu'il aille avec les autres. Le salut n'est pas une affaire individuelle, il est précisément dans le passage du singulier au pluriel, de la solitude à la communion. Les cris de joie de Jérémie, dans la première lecture, sont les cris de tout un peuple, la « grande assemblée » qui revient d'exil. Nous ne sommes pas ici une juxtaposition d'individus chacun avec sa pauvre prière. Nous sommes en Eglise. Et l'Eglise doit toujours être le lieu d'une interpellation : « Confiance ! Lève-toi ! Il t'appelle ! » Ce n'est pas moi qui vais te dire comment marcher, tu as la force de te lever, mais encore faut-il qu'une parole vienne t'interpeller. Et nos communautés doivent avoir cette force d'interpellation pour que se lèvent ceux qui sont assis au bord de la route et qu'ils marchent dans leurs vies. Laissons donc nos propos parfois désabusés et nos scepticismes qui se voudraient éclairés. Dieu a placé sa grâce en toute situation. Souvenons-nous de la parole du Seigneur à Paul découragé par ses infirmités : « Ma grâce te suffit. C'est dans ta faiblesse que peut se déployer ma puissance. » Paul a pu dire alors : « je me glorifierai même de mes faiblesses afin que la puissance du Christ repose sur moi. Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort ». (2 Co 12,10)

Bienheureuse faiblesse ! L'Eglise dit même : « Heureuse faute, felix culpa ». Ceux qui sont toujours en règle sont souvent ceux qui ont le moins de miséricorde. Jésus n'est pas venu appeler les justes mais les pécheurs. Vous connaissez le mot de Luther : « Pèche tant que tu veux, mais crois encore plus. On dit bien : à tout péché miséricorde ». « Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux ».

Qu'a dit Jésus à ceux qui se souciaient de leur nourriture et de leur vêtement : « Qu'allons-nous manger et boire ? Comment nous vêtir ? » « Regardez les oiseaux du ciel et les fleurs des champs ! Vous ne ferez pas mieux ! » Paul Ricoeur disait : « C'est parce que l'avenir est imprévisible qu'il faut prévoir. » C'est vrai, mais il y a aussi une insouciance qui se fonde sur la confiance. « Tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses, disait Jésus à Marthe. Une seule chose est nécessaire ». Marie était assise aux pieds du Seigneur pour écouter sa parole. Ce n'est plus l'assise du mendiant au bord de la route. C'est une écoute qui fait se lever pour marcher. « Lève-toi, il t'appelle ». « Va, c'est ta foi qui peut te sauver. Te donner à vivre ».

 

L’aveugle et le boiteux, je les fais revenir

Ainsi parle le Seigneur : Poussez des cris de joie pour Jacob, acclamez la première des nations ! Faites résonner vos louanges et criez tous : « Seigneur, sauve ton peuple, le reste d’Israël ! » Voici que je les fais revenir du pays du nord, que je les rassemble des confins de la terre ; parmi eux, tous ensemble, l’aveugle et le boiteux, la femme enceinte et la jeune accouchée : c’est une grande assemblée qui revient. Ils avancent dans les pleurs et les supplications, je les mène, je les conduis vers les cours d’eau par un droit chemin où ils ne trébucheront pas. Car je suis un père pour Israël, Éphraïm est mon fils aîné.

Jr 31, 7-9

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion, nous étions comme en rêve ! Alors notre bouche était pleine de rires, nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations : « Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! » Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs, comme les torrents au désert. Qui sème dans les larmes moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant, il jette la semence ; il s’en vient, il s’en vient dans la joie, il rapporte les gerbes.

Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6

Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité

Tout grand prêtre est pris parmi les hommes ; il est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu ; il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés. Il est capable de compréhension envers ceux qui commettent des fautes par ignorance ou par égarement, car il est, lui aussi, rempli de faiblesse ; et, à cause de cette faiblesse, il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés comme pour ceux du peuple. On ne s’attribue pas cet honneur à soi-même, on est appelé par Dieu, comme Aaron.

Il en est bien ainsi pour le Christ : il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ; il l’a reçue de Dieu, qui lui a dit : Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré, car il lui dit aussi dans un autre psaume : Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité.

He 5, 1-6

Rabbouni, que je retrouve la vue !

En ce temps-là, tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin. Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! » Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! » Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.

– Acclamons la Parole de Dieu.

Mc 10, 46b-52

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