Homélie du 10 juin 2018

C’en est fini de Satan

10ème dimanche du Temps Ordinaire - Année B

Une homélie de fr. Pierre de Béthune

En suivant l'évangile selon saint Marc, nous sommes arrivés à un chapitre assez complexe. Il y est question des rapports de Jésus avec sa famille et aussi de sa controverse avec des scribes au sujet de l'origine de son autorité.

Je ne vais pas essayer de vous expliquer ce qu'est ce fameux 'péché contre l'Esprit' qui n'obtient jamais de pardon. On en a donné toutes sortes d'explications ; je ne suis pas capable d'encore en ajouter une.

Mais j'ai réfléchi pour vous sur les rapports assez étonnants de Jésus avec sa famille. On l'a entendu : la famille, quant à elle, affirme « qu'il a perdu la tête ». Mais lui, au lieu de se justifier, aggrave encore son cas en ignorant, apparemment, tout lien qu'il pourrait avoir avec sa famille humaine.

De fait, il y a là quelque chose d'étonnant. Les évangiles attestent souvent que Jésus est plein d'attention et même d'affection pour les personnes qu'il rencontre. Il est ému en voyant à la sortie de Naïm une mère qui pleure son fils unique défunt ; il bénit et embrasse les petits enfants qu'on lui présente ; il se prend à aimer le jeune homme qui demande à le suivre. Il pleure son ami Lazare, et « les juifs disaient : 'Voyez comme il l'aimait' ». Mais à sa mère il montre peu d'affection. À douze ans, il fugue, et, enfin retrouvé, au lieu de s'excuser, il reproche à ses parents de ne pas le comprendre. Aux noces de Cana, sa mère lui signale qu'il n'y a plus de vin et il lui dit « Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi ? » Un jour « une femme éleva la voix du milieu de la foule et lui dit : 'Heureuse celle qui t'a porté et allaité !' mais lui dit : 'Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent' » Pas un mot gentil. C'est que, pour ceux qui veulent le suivre, Jésus exige un détachement radical. « Qui ne me préfère pas à son père et à sa mère n'est pas digne de moi. » Cette insistance est caractéristique pour sa façon d'aller. Pour lui, il n'y a pas de passage homogène de notre affection pour nos parents à notre amour pour notre Père céleste. Il faut passer par une rupture et recevoir ainsi une liberté totale.

On ne peut pas nier ou escamoter cet aspect du texte de saint Marc que nous avons entendu ce dimanche. Il rappelle une partie intégrante du message évangélique. Et cependant je crois que ces paroles de Jésus ne sont pas uniquement un appel au détachement absolu. En disant « Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma soeur, ma mère », il nous invite encore à autre chose.

Saint Augustin, dans une de ses homélies, disait déjà : « Eh ! quoi ! Est-ce que nous allons vraiment oser dire que nous sommes 'mères du Christ ? Oui, nous le sommes ! J'ai dit que nous étions tous ses frères et soeurs, et maintenant je n'oserais pas vous appeler sa mère ? Non ! je ne contredirai pas le Christ. »

De fait, Jésus nous appelle devenir toujours davantage ses frères, soeurs et même mères, car il a besoin de nous pour vivre aujourd'hui. Le disciple de Jésus ne fait pas que le suivre de loin, des siècles et de siècles après lui. Notre Frère Jean-Yves aimait redire que le Maître est aussi celui qui nous envoie en avant de lui. Le disciple n'est pas seulement celui qui obéit et exécute l'ordre reçu d'en haut, et même s'il ne le comprend pas ! Non, c'est précisément en frères et soeurs de Jésus que nous pouvons l'annoncer. Parce qu'alors, proches de lui, nous pouvons contribuer à sa mission de façon créative, toujours nouvelle. Oui, nous devons réapprendre que 'faire la volonté de Dieu' ne consiste pas seulement à remplir un rôle écrit d'avance. Ce n'est donc pas parce que nous faisons la volonté de Dieu que nous pouvons être appelés frères, soeurs, mères de Jésus. C'est l'inverse qui est vrai : nous ne pouvons vraiment 'faire la volonté de Dieu' que parce que nous sommes devenus frères, soeurs, mères de Jésus. Et pour devenir tels, il nous faut « entendre et garder sa Parole », c'est-à-dire nous laisser peu à peu imprégner et transformer par cette fréquentation. Alors nous ne faisons pas seulement qu'exécuter, plus ou moins volontiers, la volonté d'un autre, mais nous pouvons vraiment collaborer avec le Seigneur à créer le monde qu'il aime. Et c'est ce qu'il attend de nous. Il a besoin de cette collaboration. Seul il n'y arrive pas.

Je pense ici à ce qu'écrivait dans son journal Etty Hillesum, une juive hollandaise qui aidait ses compatriotes à survivre, jusqu'au jour où, en 1943, elle a été elle-même envoyée à Auschwitz. Quelques jours avant cela elle écrivait : « Je vais T'aider, mon Dieu, à ne pas T'éteindre en moi, mais je ne puis garantir d'avance. Ce n'est pas Toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons T'aider et, ce faisant, nous nous aidons nous-mêmes. C'est tout ce qui est possible de sauver en cette époque et c'est la seule chose qui compte, un peu de Toi en nous, mon Dieu- »

Oui, mes soeurs, mes frères, tel est bien l'appel que nous adresse l'Évangile : en apprenant à connaître intimement Jésus, par la prière et le service, nous pouvons en quelque sorte échanger avec lui, comme avec un ami ou avec notre propre soeur, notre mère ou notre frère. Nous pouvons 'entrer dans sa pensée', comme dit saint Paul, et voir de façon nouvelle comment réaliser aujourd'hui sa volonté pour ce monde, comment L'aider à le sauver, puisque nous sommes devenons réellement ses plus proches.

Dans ce contexte, je voudrais revenir un moment aux exigences radicales que Jésus demande à ceux qui veulent le suivre. Parce que la connivence fraternelle ou maternelle avec le Seigneur nous permet de mieux situer ces exigences dans leur contexte. Le renoncement et la rupture ne sont pas les seules issues d'une rencontre avec le Maître. Nous voyons en effet dans les évangiles qu'en certains cas, comme avec Matthieu, Jésus dit seulement : « Suis-moi ! », et celui-ci abandonne tout ; mais ailleurs, avec Nicodème, il échange simplement et il l'invite à continuer sa recherche. D'une part, à un passant qui demande à le suivre, il répond : « une fois la main à la charrue, il ne faut plus se retourner pour regarder en arrière », mais, d'autre part, au possédé gérasénien qu'il a guéri et qui veut aller avec lui, il dit : « Retourne plutôt chez toi pour annoncer aux tiens les bienfaits de Dieu ». C'est ainsi qu'il pourra au mieux aider Dieu.

Dans notre vie il y a également des moments où nous devons consentir à des renoncements et parfais même à des ruptures, mais à d'autres, il nous est demandé de continuer notre chemin dans la gratitude. Saint Paul nous recommande : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu ».

Oui, c'est ainsi que nous pouvons porter Dieu au monde d'aujourd'hui, par notre amitié, par le service rendu avec joie, par un accompagnement attentionné sur les chemins de la vie. Comme une mère donne naissance à un enfant, nous pouvons de cette façon 'mettre au monde' notre Dieu.

Un poète allemand du XVIIème siècle, Angelus Silesius, allait même jusqu'à écrire :

Que l'Esprit me recouvre de son ombre, comme Marie,et que je sois enceint de Dieu,pour que je fasse réellement vivre Dieu en mon âme

Ne contredisons donc pas le Christ qui nous invite à être sa mère. Car aujourd'hui encore, « il parcourt du regard ceux qui sont autour de lui et il nous demande : 'Qui est ma mère, qui sont mes frères ? » Si nous répondons : « Me voici ! », nous verrons comment, dans sa tendresse, le Seigneur nous accompagne sur notre chemin. Comme le dit encore saint Benoît, quoi de plus doux, mes frères bien-aimés, que cette voix du Seigneur qui nous invite ?

 

Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance

Lorsqu’Adam eut mangé du fruit de l’arbre, le Seigneur Dieu l’appela et lui dit : « Où es-tu donc ? » Il répondit : « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur parce que je suis nu, et je me suis caché. » Le Seigneur reprit : « Qui donc t’a dit que tu étais nu ? Aurais-tu mangé de l’arbre dont je t’avais interdit de manger ? » L’homme répondit : « La femme que tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé. » Le Seigneur Dieu dit à la femme : « Qu’as-tu fait là ? » La femme répondit : « Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé. » Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : « Parce que tu as fait cela, tu seras maudit parmi tous les animaux et toutes les bêtes des champs. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon. »

Gn 3, 9-15

Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur, Seigneur, écoute mon appel ! Que ton oreille se fasse attentive au cri de ma prière !

Si tu retiens les fautes, Seigneur, Seigneur, qui subsistera ? Mais près de toi se trouve le pardon pour que l’homme te craigne.

J’espère le Seigneur de toute mon âme ; je l’espère, et j’attends sa parole. Mon âme attend le Seigneur plus qu’un veilleur ne guette l’aurore.

Oui, près du Seigneur, est l’amour ; près de lui, abonde le rachat. C’est lui qui rachètera Israël de toutes ses fautes.

129 (130), 1-2, 3-4, 5-6ab, 7bc-8

Nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons

Frères, l’Écriture dit : J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. Et nous aussi, qui avons le même esprit de foi, nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons. Car, nous le savons, celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera, nous aussi, avec Jésus, et il nous placera près de lui avec vous. Et tout cela, c’est pour vous, afin que la grâce, plus largement répandue dans un plus grand nombre, fasse abonder l’action de grâce pour la gloire de Dieu. C’est pourquoi nous ne perdons pas courage, et même si en nous l’homme extérieur va vers sa ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel. Nous le savons, en effet, même si notre corps, cette tente qui est notre demeure sur la terre, est détruit, nous avons un édifice construit par Dieu, une demeure éternelle dans les cieux qui n’est pas l’œuvre des hommes.

2 Co 4, 13 – 5, 1

C’en est fini de Satan

En ce temps-là, Jésus revint à la maison, où de nouveau la foule se rassembla, si bien qu’il n’était même pas possible de manger. Les gens de chez lui, l’apprenant, vinrent pour se saisir de lui, car ils affirmaient : « Il a perdu la tête. »

Les scribes, qui étaient descendus de Jérusalem, disaient : « Il est possédé par Béelzéboul ; c’est par le chef des démons qu’il expulse les démons. » Les appelant près de lui, Jésus leur dit en parabole : « Comment Satan peut-il expulser Satan ? Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut pas tenir. Si les gens d’une même maison se divisent entre eux, ces gens ne pourront pas tenir. Si Satan s’est dressé contre lui-même, s’il est divisé, il ne peut pas tenir ; c’en est fini de lui. Mais personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens, s’il ne l’a d’abord ligoté. Alors seulement il pillera sa maison. Amen, je vous le dis : Tout sera pardonné aux enfants des hommes : leurs péchés et les blasphèmes qu’ils auront proférés. Mais si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il n’aura jamais de pardon. Il est coupable d’un péché pour toujours. » Jésus parla ainsi parce qu’ils avaient dit : « Il est possédé par un esprit impur. »

Alors arrivent sa mère et ses frères. Restant au-dehors, ils le font appeler. Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? » Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. »

Mc 3, 20-35

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