Homélie du 1 octobre 2017

S’étant repenti, il y alla

26ème dimanche du Temps Ordinaire - Année A

Une homélie de fr. Dieudonné Dufrasne

Nous poursuivons lentement mais sûrement notre parcours dans l'Evangile selon saint Matthieu. L'évangéliste nous a permis de découvrir au fil des dimanches les multiples facettes du visage de Jésus, et les diverses insistances de son message. On peut dire, me semble-t-il, qu'au point où nous en sommes, tout a été dit et révélé sur ce que nous devons comprendre de ce fameux royaume que Jésus est venu inaugurer et de ceux à qui ce royaume est offert.

On pourrait dire, de manière un peu rapide, que ce royaume est offert largement à tous les hommes et femmes de notre terre. Saint Paul l'a bien compris lorsqu'il écrit qu'il n'y a plus, en regard de l'offre de Dieu, aucun être humain qui pourrait rester en dehors de ce débordement d'amour qui jaillit du coeur de Dieu. : il n'y a plus ni homme ni femme, ni juif ni païen, ni esclave ni homme libre. C'est la totale et parfaite égalité des chances. Les grandes portes de la miséricorde divine sont largement ouvertes à toutes et tous. C'est ce grand vent de tempête que l'Esprit-Saint a soulevé, le jour de Pentecôte, et qui a décoiffé les mortels de leurs casques et képis, de leur couronne et de leur mitre, de leur turban et de leurs plumes. Tous ont le visage exposé au souffle brûlant d'un amour venu d'ailleurs.

Et pourtant- Pourtant il y a des privilégiés. Et Jésus ne se prive pas de les nommer à bien des reprises et de les fréquenter. Il est bon de se les présenter à nouveau. D'abord, n'allons pas plus loin que dans la page d'évangile de ce jour : celles et ceux qui sont au hit-parade des privilégiés sont les prostituées - « les travailleuses du sexe », comme elles se nomment elles-mêmes - et les publicains - ces faux-jetons qui, au nom de l'occupant romain, contrôlaient l'argent de leurs concitoyens. Dans tout l'évangile, pas un mot de critique ou de jugement sur ces gens-là de la part de Jésus qui, au contraire, va leur donner l'occasion de manifester leur désir du Royaume : pour Marie-Madeleine, il la laisse lui parfumer les pieds et la tête ; pour la femme adultère sur le point d'être lapidée par de vieux vicieux, il la laisse partir en lui disant qu'elle est capable de ne plus pécher ; quant à Zachée, le célèbre publicain, Jésus lui demande l'honneur d'être invité chez lui, et Zachée a tout de suite compris, il distribue la moitié de ses biens aux pauvres.

Qu'y a-t-il de commun chez ces privilégiés de Jésus ? C'est qu'ils sont conscients qu'on ne mérite pas le Royaume par des vertus et des mérites, mais qu'il est un don gratuit de Dieu que l'on reçoit dans un coeur de totale confiance dans la tendresse de Dieu qui nous regarde sans arrière-pensée.

Les autres privilégiés de Jésus sont bien sûr ceux qui ont une âme d'enfant, c'est-à-dire une âme qui transparaît dans l'attitude des petits enfants, si finement évoquée par le Ps. 130 : « Seigneur, je n'ai point le coeur fier ni le regard ambitieux. Je n'ai pas pris un chemin de grandeurs ni de prodiges qui me dépassent. Non. Je tiens mon âme en paix et en silence, mon âme en moi comme un enfant, l'enfant serré contre le sein de sa maman. »

On comprend bien. Il ne s'agit pas de vouloir, adultes, imiter l'attendrissante naïveté du petit enfant. Ce que nous pouvons garder de lui ou si nous l'avons perdu, c'est retrouver la reconnaissance de ce que tout lui est donné gratuitement, le manger et le boire, la chaleur de la maison, la lumière des sourires et la consolation dans les larmes, et en retour, l'entière sympathie, la naturelle empathie envers tous ceux qui l'approchent. Lorsqu'elle arrive à maturité, cette âme d'enfant se reconnaît chez ceux qui sont doux, qui sont capables de pleurer, les affamés de justice, les miséricordieux, les artisans de paix. Bienheureux, bienheureux !

Reste alors la question : nous, ici, pouvons-nous nous considérer comme les privilégiés de Jésus ? Il n'y a pas de honte à nous poser cette question. C'est même la question principale à laquelle l'évangile de ce jour nous invite. La réponse, cependant, nous est personnelle à chacun(e). Personnelle, parce que chaque disciple de Jésus entretient avec lui des liens uniques et intimes. Chaque réponse doit dès lors être entourée de pudeur, car elle est le fruit d'une longue histoire, marquée par tantôt de lourdes infidélités tantôt par de fervents enthousiasmes. La lucidité de chacun sur l'état de santé de son coeur s'acquiert au fil des années par la prière, l'abandon de soi, et la bonté dans les relations humaines. Une chose est certaine : si nous prenons la peine de venir chaque dimanche à cette rencontre eucharistique avec le Seigneur, c'est que nous sommes convaincus que le Royaume du Christ nous est offert non en récompense pour nos mérites et notre justice mais seulement et foncièrement par la miséricorde divine sans condition. En cela réside la pauvreté spirituelle.

Pour le reste, laissons-nous aimer par le Christ. Nous sommes aimés, chacun(e), comme si nous étions uniques. Dans le Cantique des Cantiques, le Bien-aimé n'a d'yeux que pour sa bien-aimée parmi toutes les autres femmes : Que tu es belle, ma chérie, parmi toutes tes compagnes. Tu es un lys au milieu des chardons. Que chacun recueille ce compliment pour soi, en se gardant bien de chercher qui sont les chardons autour de nous.

 

Si le méchant se détourne de sa méchanceté, il sauvera sa vie

Ainsi parle le Seigneur : « Vous dites : ‘La conduite du Seigneur n’est pas la bonne’. Écoutez donc, fils d’Israël : est-ce ma conduite qui n’est pas la bonne ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ? Si le juste se détourne de sa justice, commet le mal, et meurt dans cet état, c’est à cause de son mal qu’il mourra. Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. Il a ouvert les yeux et s’est détourné de ses crimes. C’est certain, il vivra, il ne mourra pas. »

Ez 18, 25-28

Seigneur, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route. Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve.

Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse, ton amour qui est de toujours. Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse ; dans ton amour, ne m’oublie pas.

Il est droit, il est bon, le Seigneur, lui qui montre aux pécheurs le chemin. Sa justice dirige les humbles, il enseigne aux humbles son chemin.

Ps 24 (25), 4-5ab, 6-7, 8-9

Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus

Frères, s’il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage avec amour, si l’on est en communion dans l’Esprit, si l’on a de la tendresse et de la compassion, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité. Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres.

Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus.

Ph 2, 1-5

Jean est venu : les publicains et les prostituées ont cru à sa parole

En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens : « Quel est votre avis ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit : « Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne. » Celui-ci répondit : « Je ne veux pas. » Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla. Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière. Celui-ci répondit : « Oui, Seigneur ! » et il n’y alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père ? » Ils lui répondent : « Le premier. » Jésus leur dit : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru. Tandis que vous, après avoir vu cela, vous ne vous êtes même pas repentis plus tard pour croire à sa parole. »

Mt 21, 28-32

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