Homélie du 23 juillet 2017

Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson

16ème dimanche du Temps Ordinaire - Année A

Une homélie de fr. Pierre de Béthune

Comme dimanche passé, et d'ailleurs comme encore dimanche prochain, nous avons entendu aujourd'hui des 'paraboles du Royaume des Cieux'. Les évangélistes en ont retenu un grand nombre. Il semble que de tels enseignements étaient importants pour Jésus. Mais comment pouvons-nous bien les recevoir ?

On comprend bien les petites histoires, tirées de l'observation de la nature, mais il n'est pas si facile de voir à quoi elles se rapportent exactement. Qu'est-ce que ce 'Royaume des Cieux' qu'elles représentent ? Quel rapport ce Royaume a-t-il avec notre vie quotidienne ? Il est vrai que ces mots 'royaume' ou 'règne', et 'cieux' nous semblent bien éloignés de nos préoccupations quotidiennes ! Mais il ne faut pas nécessairement penser pour ça à Louis XIV ou même à notre roi Philippe. Dans le langage courant d'aujourd'hui, nous utilisons souvent de tels mots, par exemple, quand nous disons : « Il 'règne' une grande paix dans la maison, même dans cette pièce qui est le 'royaume' des enfants ». Il s'agit donc d'une présence intense et paisible. Pour Jésus, il s'agissait d'une telle présence de Dieu, son Père. Quant au mot 'Ciel', il remplace, dans l'évangile selon saint Matthieu, le mot Dieu, « notre Père qui est aux Cieux ». D'ailleurs, dans les textes parallèles, saint Luc parle toujours du 'Royaume de Dieu'.

Mais venons-en au contenu de ces mots. L'explication de la parabole du semeur disait qu'il s'agissait de 'la parole'. Mais c'est encore assez général. Pour comprendre ce que Jésus appelle ici le Royaume, je crois qu'il suffit de lire les premiers chapitres de l'évangile, en particulier les paroles de Jésus dans son 'Sermon sur la montagne'. Il y a annoncé clairement le monde que Dieu veut réaliser parmi nous, avec nous. C'est cela le 'Règne de Dieu', un monde où l'amour de Dieu est vécu concrètement et où règne la justice et la paix.

Dans les discours en parabole que nous entendons ces jours-ci Jésus nous dit : tout cela que vous avez entendu sur la montagne, gardez-le dans votre coeur comme une petite graine, accueillez-le au plus profond, et laissez-le agir. Ce n'est encore qu'une petite semence, mais elle grandira. Jésus précise même dans le texte parallèle de ces paraboles, en saint Marc, qu'une fois semée, la semence pousse toute seule : « que le semeur dorme ou qu'il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment » (Mc 4, 27).

La première chose à faire est donc de bien entendre ces appels, parfois redoutables, du premier discours de Jésus dans l'évangile, sur la vraie béatitude, sur l'amour inlassable, la réconciliation, la prière pour ses ennemis, la confiance, le choix résolu de la voie tracée par Jésus... Il faut ensuite continuer à les méditer, les ruminer, ne jamais les écarter comme utopiques, impossibles pour nous, mais espérer, espérer pouvoir peu à peu les vivre.

Tel est, me semble-t-il, le principal enseignement de ces paraboles du Royaume que nous entendons aujourd'hui. Comme si Jésus, en voyant ses disciples un peu perplexes et hésitants devant ces énormes exigences du Sermon sur la montagne, avait voulu ajouter ces paraboles pour les inviter à espérer malgré tout : patience, vous y arriverez ! Ce sont les paraboles de l'espérance, comme il y a les paraboles de la miséricorde et les paraboles du pardon. Toutes ces images évoquées ici, inspirées par la nature, expriment en effet la confiance dans la force de la vie, cachée, mais évidente pour l'agriculteur, pour le disciple. A plusieurs reprise, il nous dit : regardez ! Puisez là une nouvelle confiance, une espérance fondée. Oui ! Le message évangélique ne fait rien d'autre que de permettre à notre bonté foncière de se développer, naturellement, et de rayonner de proche en proche autour de nous. Faites-lui confiance !

Mais ici Jésus ajoute immédiatement un enseignement complémentaire. Il ne suffit pas d'espérer en toutes les circonstances, il faut encore savoir discerner parmi les différentes situations que l'on doit affronter. Espérance et discernement doivent toujours aller ensemble. Sans discernement, espoir rime avec illusoire. Et sans espérance, la lucidité risque d'aboutir à la résignation et au cynisme.

En effet, la semence est pleine de promesses, mais elle est aussi dangereusement exposée à la stérilité. On l'a vu dimanche passé dans la description, que Jésus faisait des différents obstacles au bon développement de la graine : les pierres, les ronces, la sécheresse. Et aujourd'hui la parabole du bon grain et de l'ivraie est encore plus claire, et plus dramatique. Parce que dans la parabole du semeur, on peut imaginer que la plus grande partie du grain n'est pas tombée sur le chemin, mais bien dans la bonne terre. Ici, au contraire, l'ivraie envahit tout le champ. C'est toute la récolte qui est compromise.

Or c'est bien, souvent une telle situation que nous devons affronter : le bon grain est mêlé à l'ivraie. Nous sommes étonnés, déconcertés, en voyant ce qui croit dans notre champ, alors que nous y avions semé notre bon grain. C'est 'un ennemi' qui a semé la zizanie, une personne extérieure, ? ou est-ce une partie de nous-mêmes qui n'est pas encore réconciliée avec notre désir de vivre selon l'Évangile ? Toujours est-il, qu'il faut redoubler de vigilance, pour discerner ce qui est bon et fécond d'avec ce qui ne peut que nuire et compromettre notre projet.

Mais Jésus ne nous demande pas d'attaquer de front le mal et d'arracher l'ivraie : « Laissez-les pousser ensemble jusqu'à la moisson... ». Parce qu'il sait bien, ? nous savons tous, ? que cela fera plus de tort que de bien.

Cependant il donne deux conseils.

D'abord la patience. Savoir attendre. Comme pour la maturation du grain. Car il faut du temps, du recul, pour pouvoir bien discerner les choix à faire en certaines situations complexes. Ce temps d'attente est souvent un temps de tolérance, et même, en certain cas, un temps de souffrance. Le Christ nous invite souvent à patienter : « Vous sauverez vos âmes par votre persévérance » (Luc 21, 19). Mais nulle part il ne nous demande une patience bornée, stoïque, muette. Il nous propose plutôt une patience vive, parce que nourrie par la prière et la méditation.

C'est le deuxième conseil qu'il donne, à travers tout l'Évangile : imprégner toute notre vie de la prière. En méditant longuement tout ce qu'il nous a enseigné, en particulier dans son Sermon sur la montage, en priant l'Esprit de nous le faire pénétrer jusqu'au fond de notre être, nous devenons finalement capables de « discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait » (Rm 12, 2). Nous acquérons ainsi, comme à notre insu, cette « pensée du Christ » dont parle encore saint Paul (1Co 2, 16) et qui nous permet de porter un jugement sur la réalité ambiante. Mais ce jugement sera lui-même porté par l'espérance, une espérance d'autant plus résolue qu'elle sera lucide.

Ainsi, nous ne nous acharnerons pas contre l'ivraie ; elle est résistante, comme le chiendent dans nos jardins. Mais, en suivant les conseils de Jésus, au lieu de nous efforcer d'arracher le mal, nous essaierons de donner toutes ses chances au bien. Nous trouverons ainsi la façon de « vaincre le mal par le bien » (Rm 12, 21), grâce à notre patience et notre prière. Alors nous pourrons peu à peu comprendre Jésus quand il nous dit que « le Royaume est en vous » ou « parmi vous » (Luc 17, 21). Il n'est pas une réalité imaginaire, quelque part derrière les nuages 'dans les cieux', il est la manifestation de la vie de Dieu notre Père parmi nous, et de la vraie béatitude qu'il nous a promise.

Cependant il est encore, pour une bonne part, en germe. Il reste beaucoup à faire pour réaliser dans notre monde la justice et la paix de l'Évangile. C'est pourquoi nous sommes tous invités à nous y engager dès aujourd'hui, là où nous sommes. Avec détermination, mais sans précipitation, en suivant les recommandations de patience et de discernement que nous donne l'Évangile.

Mes frères, mes soeurs, afin de réaliser concrètement ce 'Règne de Dieu', nous avons reçu, au cours de cette eucharistie, quelques paroles de Jésus, pour les laisser pénétrer profondément, jusque dans la bonne terre de notre coeur, pour qu'elles y poussent racine, y grandissent et portent du fruit. Puis nous accueillerons les uns des autres un peu de pain et un peu de vin, pour que grandisse en nous et parmi nous la vie divine, pour que nous puissions prier avec toujours plus de vérité la prière du Seigneur : « Que ton Règne arrive ! »

 

Après la faute tu accordes la conversion

Il n’y a pas d’autre dieu que toi, qui prenne soin de toute chose : tu montres ainsi que tes jugements ne sont pas injustes. Ta force est à l’origine de ta justice, et ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. Tu montres ta force si l’on ne croit pas à la plénitude de ta puissance, et ceux qui la bravent sciemment, tu les réprimes. Mais toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion.

Sg 12, 13.16-19

Toi qui es bon et qui pardonnes, plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent, écoute ma prière, Seigneur, entends ma voix qui te supplie.

Toutes les nations, que tu as faites, viendront se prosterner devant toi, car tu es grand et tu fais des merveilles, toi, Dieu, le seul.

Toi, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, plein d’amour et de vérité ! Regarde vers moi, prends pitié de moi.

Ps 85 (86), 5-6, 9ab.10, 15-16ab

L’Esprit lui-même intercède par des gémissements inexprimables

Frères, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles.

Rm 8, 26-27

Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson

En ce temps-là, Jésus proposa aux foules une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi. Les serviteurs du maître vinrent lui dire : « Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ? » Il leur dit : « C’est un ennemi qui a fait cela. » Les serviteurs lui disent : « Veux-tu donc que nous allions l’enlever ? » Il répond : « Non, en enlevant l’ivraie, vous risquez d’arracher le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier. » »

Mt 13, 24-30

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