Homélie du 28 août 2016

Quiconque s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé

22ème dimanche du Temps Ordinaire - Année C

Une homélie de fr. Raphaël Buysse

Vous avez entendu l'évangile : nous sommes au chapitre 14 de l'évangile de Luc. La scène se passe «  dans la maison d'un chef des pharisiens  ». «  Ces derniers l'observaient  » ajoute St Luc-

Un homme malade se présente devant Jésus.  Il est facile d'imaginer les regards qui se fixent sur lui pour voir ce qu'il va faire. Va-t-il guérir cet homme alors que c'est le Shabbat ?

En pressentant bien ce qu'il y a dans leur coeur, Jésus demande :  «  Est-il permis de guérir quelqu'un un jour de Shabbat ?  ». Personne n'ose répondre. Alors Jésus guérit cet homme.

Il leur pose peu après une question encore plus incisive : « Si votre fils ou votre boeuf venait à tomber dans un puits un jour de sabbat, que feriez-vous ?  » Encore une fois, ils préférèrent ne rien dire-

Arrive alors le récit que nous venons d'entendre. Après avoir montré que l'observance de la Loi n'exclue pas la compassion, il aborde un autre sujet tout aussi délicat : la question du fol orgueil qui les anime et de notre juste place dans l'univers. Parce que c'est bien la grande question : à la table de la vie, à la table de nos communautés humaines, comme à la table du coeur de Dieu, quelle est notre juste place ?

Y aurait-il un «  plan de table  » comme on peut en voir aujourd'hui, surtout lors des mariages ? Ce plan si compliqué à faire pour que tiennent tous ensemble, autour d'une même table, des gens qui ne s'apprécient pas trop ?  Où placer la tante Simone ?  Comment faire pour ne pas vexer le grand-oncle Jean, et j'en passe. Qui mettre à côté de qui pour ne froisser personne ?

Y aurait-il à la table de la vie comme à la table du Père des règles de préséance, des conventions à observer ? Nos plans de tables (y compris dans l'Eglise !) deviennent tellement souvent des plans de bataille !

A l'époque de Jésus, il n'y avait pas de plans de table.

Il fallait que chacun prenne sa place. Chaque invité devait connaître son rang. Et Jésus avait Jésus avait bien repéré que les Pharisiens aimaient prendre les premières places.

En leur disant : «  ne va pas t'installer à la première place, mais va te mettre à la dernière », ce serait un peu trop simple et un peu trop rapide de penser que Jésus se serait contenté de régler quelques affaires de protocoles.

«  En voyant qu'ils choisissaient les premières places, raconte St Luc, Jésus leur dit cette parabole  ». Avec le recul nous savons bien que quand Jésus raconte des «  paraboles  », ce n'est pas pour régler les petits problèmes sociaux. Nous savons bien que les paraboles ont une portée infiniment plus grande et qu'elles ont quasi toutes - pour ne pas dire toutes - quelque chose à voir avec le Royaume que le Père promet-

Ce qui veut dire que la pointe de ce récit n'est peut-être pas vraiment l'affaire des premières places à table !  Il y a sans doute dans ce récit de Jésus quelque chose d'infiniment plus profond et d'infiniment plus vital que les questions de bienséance sociale.

Ce qu'il cherche, le Christ, ce n'est sans doute pas de nous dire que la première place ne sera jamais pour nous et donc qu'il est plus sage de rester dans un petit coin bien tranquille, en pensant que c'est le meilleur moyen de gagner le ciel.

Ce qu'il cherche, Jésus, ce n'est pas à critiquer ( ce n'est pas son genre) tous ceux qui croient qu'ils sont plus importants que les autres et d'abaisser encore plus bas que terre ceux qui passent devant nous.

La question qu'il soulève, puisqu'à son époque les invités choisissent eux-mêmes leur place, c'est de savoir sur quels critères et comment nous pouvons décider par nous-mêmes que nous valons telle ou telle place ? Je me suis dit qu'il se pourrait bien que cette petite parabole que Jésus risque à la table des Pharisiens ait quelque chose à voir avec la question du «  péché originel  » qui marque chacune de nos vies.

Comment dire les choses ?  Ce qu'on appelle «   péché originel  », c'est peut-être cette conviction qui habite l'homme depuis toujours qu'il peut décider par lui-même de ce qu'il est, de ce qu'il peut faire ou ne pas faire.

C'est peut-être avant tout un doute profond de l'homme envers son Dieu ; une intime conviction, qui a pris corps depuis les origines, que Dieu ne lui donne pas ce qu'il mérite ; et qu'il vaut mieux que ce que Dieu lui donne ; et qu'il vaut mieux, dès lors, qu'il décide de sa vie et de sa place par lui même en se passant du Bon Dieu. Oui, le péché originel, c'est peut-être un péché fondamental d'orgueil qui est à la racine de tous les autres maux de l'existence. Les uns et les autres - moi au moins, mais j'espère ne pas être le seul ! - nous en savons quelque chose !

Alors nous nous plaçons. Ou bien en nous mettant aux premiers rangs, parce que nous croyons que nous le valons bien, sans même attendre que quelqu'un vienne nous révéler ce que nous sommes. Ou bien en nous mettant à la dernière place : au risque de ne jamais offrir à nos frères et soeurs nos qualités, nos capacités, et de porter sur eux un regard d'envie et de jalousie. C'est encore de l'orgueil. Un fol orgueil.

Ce qu'on peut entendre dans cet évangile, c'est une invitation à la confiance. Et vous savez bien comme moi que ce n'est jamais gagné d'avance. Apprendre notre vie des autres, consentir à une certaine dépendance.  Ou plutôt, à une inter-dépendance. Il y a peut-être quelque chose de ça dans la vie monastique- en tout cas c'est ce que j'ai cru comprendre lors de cette retraite communautaire que nous venons de vivre. Une interdépendance qui est sans doute toute aussi vraie pour d'autres engagements de vie.

Et que cela a quelque chose à voir avec l'humilité. Cette interdépendance qui donne du liant à nos relations humaines. Apprendre des autres mais aussi attendre de Dieu qu'ils nous révèlent la juste place de notre vie, les justes choix à faire.

Mais, Dieu ! que c'est difficile de mettre nos vies au diapason d'un Autre et d'accorder nos vies à celles de nos frères-

Qu'est-ce qui fait donc que nous soyons si autonomes et si indépendants ? D'où nous vient cet attrait aussi futile pour les premières places que pour les derniers rangs ? Qu'est ce qui fait que toujours nous ayons envie de toujours tout décider par nous-mêmes sans jamais nous en remettre à quelqu'un d'autre ? C'est bien souvent que nous avons peur ! Et que la confiance en l'autre nous manque comme elle manque à l'homme depuis ses origines.

Allez, il faut bien reconnaître - j'espère que je ne suis pas seul ici -  que nous avons tout autant peur de faire confiance aux autres que de faire confiance à Dieu. Alors chacun s'invente «  ses petits plans de table  »-

Il faut peut-être que nous demandions au Seigneur, les uns pour les autres, de nous enseigner la place que nous avons à tenir dans le grand bal de l'obéissance, comme l'écrivait Madeleine Delbrêl. «  Seigneur, enseignez-nous la place que, dans ce roman éternel amorcé entre vous et nous, tient le bal singulier de notre obéissance.Révélez-nous le grand orchestre de vos desseins, où ce que vous permettez jette des notes étranges dans la sérénité de ce que vous voulez. Apprenez-nous à revêtir chaque jour notre condition humaine comme une robe de bal, qui nous fera aimer de vous tous ses détails comme d'indispensables bijoux  ».  Et à comprendre, pourrait-on ajouter, notre juste place dans l'univers.

Peut-être que cette humilité à laquelle nous sommes appelés et qui semble tenir tant de place dans la Règle de St-Benoit, c'est la réalité dans la plénitude.

Un «  plan de table  » digne du banquet de noces de Dieu avec l'humanité se dessine tranquillement lorsque nous nous mettons à l'écoute de nos frères, de nos soeurs, de Dieu, de l'actualité du monde, des événements que nous vivons, et de ce que la vie propose-

Si nous croyons que Dieu est présent dans cette existence là, ici et maintenant, alors nous n'avons pas d'autre choix que de nous confronter au réel de cette vie et de nous confronter à sa présence

Dans cette fidélité du quotidien, le maitre de maison nous fait remonter la salle des noces. Il le fait à partir d'où nous sommes, c'est-à-dire de pas grand chose, pour nous donner près de lui, notre juste place à la table de sa vie. Qu'importe alors qu'on soit ici ou là, ou devant ou derrière. Puisqu'il nous a pris par la main et que nous sommes en lui.

Ce qui importe, ce n'est pas d'être en haut de la table, au milieu ou en bas, mais d'avoir été pris par la main, par le Maitre de la maison.

Si nous nous aidons les uns et les autres à vivre dans la confiance, entre nous et avec Dieu alors, c'est sur, il y aura de la vie pour nous. Et sans doute pour d'autres. Et le banquet auquel nous sommes conviés ne sera plus un champ de luttes sur lequel chacun cherchera à vouloir plier le monde et ceux qui y vivent pour les faire servir à ses propres fins-

Mais pour cela, il reste à écouter.

Viens nous redire, Seigneur, que «  l'idéal du sage, c'est une oreille qui écoute  », parce que tu parles.  «  Aujourd'hui, nous dis-tu, «  écouterez-vous ma parole ? Ne fermez pas votre coeur.  »

Jour après jour, avec une patience qui ne cessera jamais de nous déconcerter, tu nous dis qui nous sommes-

Nous n'avons pas encore tout bien compris. Continue, s'il te plait ! Nous t'en prions.

 

Il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur

Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité, et tu seras aimé plus qu’un bienfaiteur. Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur. Grande est la puissance du Seigneur, et les humbles lui rendent gloire. La condition de l’orgueilleux est sans remède, car la racine du mal est en lui. Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute.

Si 3, 17-18.20.28-29

Les justes sont en fête, ils exultent ; devant la face de Dieu ils dansent de joie. Chantez pour Dieu, jouez pour son nom. Son nom est Le Seigneur ; dansez devant sa face.

Père des orphelins, défenseur des veuves, tel est Dieu dans sa sainte demeure. À l’isolé, Dieu accorde une maison ; aux captifs, il rend la liberté.

Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse, et quand il défaillait, toi, tu le soutenais. Sur les lieux où campait ton troupeau, tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre.

Ps 67 (68), 4-5ac, 6-7ab, 10-11

Vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant

Frères, quand vous êtes venus vers Dieu, vous n’êtes pas venus vers une réalité palpable, embrasée par le feu, comme la montagne du Sinaï : pas d’obscurité, de ténèbres ni d’ouragan, pas de son de trompettes ni de paroles prononcées par cette voix que les fils d’Israël demandèrent à ne plus entendre.

Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, vers des myriades d’anges en fête et vers l’assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les cieux. Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous, et vers les esprits des justes amenés à la perfection. Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d’une alliance nouvelle.

He 12, 18-19.22-24a

Quiconque s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé

Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient. Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit : « Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place, de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi. Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place. Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : ‘Mon ami, avance plus haut’, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi. En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »

Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

Lc 14, 1.7-14

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