Homélie du 8 mai 2016

Qu’ils deviennent parfaitement un

7ème Dimanche de Pâques - Année C

Une homélie de fr. Jean-Yves Quellec

La brièveté de la prière que je vais commenter devant vous, non pas celle de Jésus dans l'Evangile de Jean mais celle qui conclut l'Apocalypse, me pousse à prononcer une homélie elle-même courte. Vous jugerez s'il en est bien ainsi.

L'apocalypse est, comme vous le savez, le dernier livre de la Bible chrétienne et nous avons entendu ce jour l'avant dernier verset de ce livre. Le dernier est une salutation de l'auteur à ceux qui vont le lire : «  Que la grâce de Notre Seigneur Jésus Christ soit avec vous tous !  » Je vais m'en tenir à la vraie finale : «  Oui, je viens sans tarder, je viens vite - Amen, viens Seigneur Jésus !  ».

En réponse à la déclaration du Christ («  Je vais venir sans retard  »), la Bible s'achève sur une prière, cri ou murmure, comme il plaira. «  Viens  » : c'est une imploration, pathétique et confiante, des destinataires du livre en butte à des persécutions violentes dans une province orientale de l'Empire romain - une mention qui nous ramène à la plus brûlante actualité. Cette imploration, le rédacteur de l'Apocalypse, se présentant comme le frère des combattants et des victimes, la prend lui aussi à son compte. On peut - on doit également interpréter le «  Viens Seigneur Jésus  » comme une douce supplication de l'Eglise-Epouse qui n'en peut plus d'attendre une venue comblante et appelle de toute sa chair Celui-là seul qui peut accomplir sans l'éteindre son désir ardent. Mais faut-il choisir entre ces deux registres de signification ? N'y a-t-il pas une profonde connivence entre un murmure où la joie se loge au creux d'une intime souffrance et un cri où affleure la détresse mais qui, par l'espérance qui le traverse, prélude à son triomphal exaucement? Dans les expériences humaines les plus simples, les plus sensibles, nous sommes renvoyés à la mystérieuse complexité du coeur comme à son insondable unité. Il est heureux que les derniers versets de la Bible incitent à explorer le territoire de l'homme et ses secrètes merveilles.

L'imploration : comment des persécutés, broyés par la lourde machine de la nouvelle Babylone - c'est ainsi que Rome est nommée dans l'Apocalypse - ne pousseraient-ils pas, s'ils sont habités par une foi vive, un puissant cri d'espérance - et l'espérance n'est jamais très loin du désespoir («  Pourquoi tardes-tu Seigneur ? Nous sommes à bout de force   » : on trouve ce genre d'expression dans plusieurs psaumes). Ce qui fait la force de l'imploration, ce sont les difficultés, les épreuves, les drames affreux peut-être dont elle jaillit. Quand tout va bien ou pas si mal, la prière n'a pas la forme du cri. Quand la situation est douloureusement compromise, on ne se contente pas d'une prière en forme de discours maîtrisé, explicité et redondant, contrairement à ce qui arrive dans certains groupes de prière où il n'y a pas de raisons que ça s'arrête. Ici, la prière, extrêmement brève, s'arrête sans être alourdie par son explication, par l'énoncé de sa motivation, et avec elle la Bible prend fin comme si les Saintes Ecritures se résumaient à cette imploration nerveuse, une imploration où l'Amen dit sans plus l'assentiment du croyant : «  Oui, Jésus, je te fais confiance  », où le «  viens  » exprime une tension qui dure encore, un inachèvement. En ce sens, la Bible n'a pas de point final. Elle est tout entière en attente d'un achèvement qui se réalise dans une Présence sans parole car, dit Isaac le Syrien - un descendant des persécutés de l'Apocalypse : «  Le silence est le parler du siècle futur  ».

En vous disant ces choses, je prends mieux conscience que ma propre prière au cours de ces deux dernières années marquées par la maladie ressemblait étrangement à celle dont je vous parle même si les mots n'étaient pas, ne sont pas, exactement les mêmes. Quand je m'écrie presque chaque jour «  Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit  », je ne suis pas loin de l'imploration qui clôt la Bible. Je vois dans ma prière un simple prolongement de l'autre : «  En attendant que tu viennes, je m'en remets entièrement à toi, je m'abandonne comme un enfant - cela lui est facile -ou comme un adulte entre les bras du bien-aimé ou de la bien-aimé - ce qui est parfois plus difficile mais tout aussi beau.

Le murmure d'amour : «  Viens maintenant, je t'en prie  » appartient tout autant à l'essence de la prière chrétienne et il faut oser le laisser s'échapper des lèvres, du coeur profond d'où il remonte. C'est un murmure. S'il ne l'était pas, on filerait tout droit vers l'impudeur. On ne peut ici le faire entendre clairement que parce qu'il est, qu'il devrait être - serait-il plus juste de dire - celui de toute l'Eglise. L'Eglise n'est pas vouée seulement à l'aménagement du territoire humain. Elle est toujours sous tension, tournée vers la venue de Celui qui se donne en ce monde un corps habité par un amour si puissant, qu'aucun objet, qu'aucune affaire d'importance ne sauraient satisfaire.

«  Viens, Seigneur Jésus  » : la supplication exprime l'insatisfaction de l'Eglise. Seule une union complète avec celui qu'elle désire pourra lui procurer une joie sans mélange. «  De pleurs, il n'y en aura plus  » est-il écrit précédemment dans l'Apocalypse.

Puis-je ajouter que la mystique chrétienne ne se résume pas à cet échange amoureux. Elle n'a pas en vue seulement les réalités dernières - la vie bienheureuse dans la Jérusalem céleste - ni même le commerce intime avec le Verbe de Dieu lors de ses brèves visites. Elle s'inscrit aussi dans ce que Dietrich Bonhoeffer appelle «  les réalités avant-dernières  » : le monde à restaurer, la terre à protéger, les visages à respecter, la justice à promouvoir. Le christianisme, en effet, n'est pas d'abord ni seulement une spiritualité mais un travail humble, solidaire, en vue de l'avènement d'un Royaume de lumière et de paix. «  Viens, Seigneur Jésus  » signifie alors le désir de combattre encore sans trouver le repos, la demande d'une force d'en haut qui nous rend capables de faire reculer les barrières du mal sous toutes ses formes, l'appel pressant à Celui dont on veut suivre les traces : «  Donne-moi de te ressembler en toutes choses  ». Voilà. Nous sommes ici bien loin de l'attitude peureuse, tiède et lâche, de ceux qui prononceraient la prière «  Viens Seigneur Jésus  » se disant en eux-mêmes: «  Oui, mais pas trop tôt. Attends encore un peu. J'ai tant de choses à faire avant de m'occuper de ces histoires  ». Puissions-nous ne pas leur ressembler !

 

Voici que je contemple le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu

En ces jours-là, Étienne était en face de ses accusateurs. Rempli de l’Esprit Saint, il fixait le ciel du regard : il vit la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu. Il déclara : « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » Alors ils poussèrent de grands cris et se bouchèrent les oreilles. Tous ensemble, ils se précipitèrent sur lui, l’entraînèrent hors de la ville et se mirent à le lapider. Les témoins avaient déposé leurs vêtements aux pieds d’un jeune homme appelé Saul. Étienne, pendant qu’on le lapidait, priait ainsi : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » Puis, se mettant à genoux, il s’écria d’une voix forte : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » Et, après cette parole, il s’endormit dans la mort.

Ac 7, 55-60

Le Seigneur est roi ! Exulte la terre ! Joie pour les îles sans nombre ! justice et droit sont l’appui de son trône.

Les cieux ont proclamé sa justice, et tous les peuples ont vu sa gloire. À genoux devant lui, tous les dieux !

Tu es, Seigneur, le Très-Haut sur toute la terre : tu domines de haut tous les dieux.

Ps 96 (97), 1-2b, 6.7c, 9

Viens, Seigneur Jésus !

Moi, Jean, j’ai entendu une voix qui me disait : « Voici que je viens sans tarder, et j’apporte avec moi le salaire que je vais donner à chacun selon ce qu’il a fait. Moi, je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. Heureux ceux qui lavent leurs vêtements : ils auront droit d’accès à l’arbre de la vie et, par les portes, ils entreront dans la ville. Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous apporter ce témoignage au sujet des Églises. Moi, je suis le rejeton, le descendant de David, l’étoile resplendissante du matin. » L’Esprit et l’Épouse disent : « Viens ! » Celui qui entend, qu’il dise : « Viens ! » Celui qui a soif, qu’il vienne. Celui qui le désire, qu’il reçoive l’eau de la vie, gratuitement.

Et celui qui donne ce témoignage déclare : « Oui, je viens sans tarder. » – Amen ! Viens, Seigneur Jésus !

Ap 22, 12-14.16-17.20

Qu’ils deviennent parfaitement un

En ce temps-là, les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : « Père saint, je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi, et qu’ils contemplent ma gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde. Père juste, le monde ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé. Je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux. »

Jn 17, 20-26

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