Une homélie de fr. Yves de patoul
Tous ces derniers temps, l'actualité est pleine de récits de violence. Et ce qui frappe c'est que certaines de ces violences sont commises dans nos villes par des jeunes de plus en plus jeunes. Ne parlons même pas des tueries avec des armes blanches ou des armes à feu. La violence se répand même dans les écoles sous des formes diverses : invectives, insultes, harcèlements, rébellion contre les autorités avec parfois la complicité des parents. Tout cela est fort inquiétant et insécurisant pour les simples citoyens qui se tournent alors vers des pouvoirs forts qui devraient éradiquer ces maux faussement attribués aux immigrés. Bien sûr, il y a ces nouvelles donnes : l'argent facile de la drogue pour certains délinquants. Il y a aussi les réseaux sociaux qui impliquent un grand nombre de personnes et qui touchent les jeunes de plus en plus nombreux et jeunes, et ils en font un usage qui va du meilleur au pire. Je pense que vous en savez autant que moi sur le sujet.
Toutes ces dérives contemporaines qui se multiplient de nos jours a ses racines - je ne suis pas le seul à le dire -, dans l'institution familiale, laquelle s'affaiblit de plus en plus. Le grand nombre de divorces et de suicides n'en sont que quelques symptômes. On peut ajouter d'autres facteurs d'affaiblissement : la pauvreté dans certaines couches sociales, le chômage endémique, et puis une culture et une religion qui manquent d'élévation, de transcendance. Tous ces facteurs poussent les individus à se replier de plus en plus sur eux-mêmes. Un auteur français contemporain parlait d'atomisation de la société patriarcale que d'autres sociétés ne subissent pas de la même manière : l'Inde, l'Afrique noire ou encore la Russie en sont quelques exemples où les personnes sont moins livrées à elles-mêmes.
Cette introduction de circonstance pour nous conduire à apprécier le modèle qui nous est donné en contraste dans l'évangile d'aujourd'hui, la sainte famille de Nazareth. Commençons par cette petite remarque : non, Jésus n'a pas été un fugueur comme on peut le penser à une première lecture rapide. Il était bien à sa place à l'âge de 12 ans au milieu du temple de Jérusalem. C'est avec raison que ses parents étaient inquiets. Ses parents ne devaient pas s'en faire selon l'expression française que nous utilisons volontiers pour dissiper un doute ou une inquiétude à propos de quelqu'un qui ne fait pas comme tout le monde. La loi juive prescrivait en effet à tout homme de se rendre chaque année à Jérusalem pour les 3 grandes fêtes (Pâque, Pentecôte et fête des Tabernacles) et cela dès l'âge de 12 ans. Les femmes n'y étaient pas obligées mais s'y rendaient pour satisfaire leurs désirs de piété, telles Marie ou Élisabeth. Comme disait Origène il y a très longtemps, « il faut le chercher avec inquiétude », avec un grand souci de le chercher, et non pas de façon négligente sans désir de le trouver.
De cet épisode on peut même induire que l'enfant Jésus avait reçu une bonne éducation religieuse, et aussi une bonne éducation humaine. « Il leur était soumis, il grandissait en sagesse, en taille et en grâce » comme tout enfant normal. Il était capable de prendre ses responsabilités ainsi qu'il devrait en être de nous tous lorsque nous avons grandi dans un foyer qui assure à chaque enfant ce dont il a besoin pour devenir adulte. Et c'est sur ce point, évidemment, que je m'interroge sur les jeunes d'aujourd'hui. Que leur manquent-ils pour être heureux, épanouis, pour être des hommes et des femmes qui ont leur place dans la société, qui agissent en personnes responsables ?
Continuons de chercher dans l'évangile qui nous en donne les clés si du moins nous croyons que le Christ est un modèle que nous devrions suivre pour devenir plus humain. Jésus est au milieu des Sages et des Docteurs de la Loi, il discute avec eux ; non pas pour leur dire ce qu'ils ne savent pas. « Il les écoutait et leur posait des questions, et tous ceux qui l'entendaient s'extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses » nous dit saint Luc. Celui-ci nous dit encore que Jésus dans le temple « était chez son Père », dans la maison de son père. Chaque dimanche, nous aussi nous venons dans cette chapelle pour y trouver, pour y trouver quoi ? Telle est mon interrogation. Réfléchissons ensemble. J'aurais souhaité que quelques-uns d'entre vous puissent l'exprimer avec leurs mots. Cette question vous a déjà été posée explicitement. Et je crois qu'elle est importante pour l'avenir lorsque la communauté de Clerlande va céder sa place à des laïcs. En venant sur cette colline le dimanche que désirons-nous au plus profond de nous-mêmes ?
Selon moi, la réponse doit se trouver dans la direction de celle que j'ai déjà évoquée : rechercher la présence de Dieu, se familiariser avec la personne du Christ que nous ne cessons de chercher. Il n'est pas nécessaire comme le disait notre frère Jacques Dupont de chercher où il est ; il faut le chercher lui-même. Pour cela, nous devons nous entraider. Et il ne s'agit pas seulement de nous-même mais aussi de nos enfants et de nos petits-enfants. Comment chercher à leur donner le goût de Dieu, l'envie de le trouver ? Est-ce que je viens encore à la messe pour honorer une obligation ? Est-ce que je trouve une assemblée suffisamment familiale qui me donne des idées pour mieux vivre ? Est-ce que je trouve des réponses à mes questions fondamentales ? Que faudrait-il faire pour que les plus jeunes reviennent dans nos assemblées ? Et pourquoi ne viennent-ils plus au risque de voir notre Eglise dépérir, mourir à petit feu ? J'aimerais tant avoir des réponses à ces questions.
Passons à un autre registre : des observateurs de plus en plus nombreux parlent aujourd'hui d'un déclin de la civilisation occidentale. Reconnaissons qu'elle a affiché pendant longtemps une Ύβρις insolente, dominatrice -qui se manifestait, disait sèchement un général retraité, par le nombre élevé de ses canons-, aux yeux d'autres nations, celles qu'on appelle maintenant le sud global. Ces observateurs voient surtout la perte d'une hégémonie économique, financière et même militaire. Mais ce déclin est aussi moral et religieux. On peut le mesurer à la montée générale de la violence qui devient parfois incontrôlable, pas seulement dans les guerres mais aussi dans le nombre d'agressions sexuelles, les féminicides, les suicides, les divorces. Dans ce monde aussi instable, insécurisé, nous comprenons bien que les jeunes sont un peu déboussolés, insécurisés. Beaucoup se replient sur eux-mêmes. Le seul remède à tout cela n'est-il pas dans la famille ? C'est là où le respect de l'autre s'apprend, où l'amour et la tendresse devraient se vivre au quotidien, où la responsabilité bien vécue se forge petit à petit dans les épreuves de la vie familiale, scolaire et associative. Comme disait un commentateur de l'évangile de ce jour que je lisais : « tout ce qui ne s'apprend pas dans la famille ne s'apprend pas dehors, si ce n'est avec grande difficulté ».
Nos assemblées dominicales remplissent-elles suffisamment ce rôle de responsabiliser les uns et les autres à leurs devoirs de parents, ou d'éducateurs. Je crains parfois qu'en restant au niveau de considérations générales, morales ou même spirituelles, la réponse soit négative. Pourtant l'évangile est explicite : pour l'enfant Jésus de Nazareth, qu'il soit au temple ou à la maison au milieu des siens, il s'agit de croître en sagesse et en grâce. La question est plutôt celle-ci et elle est posée à chacun d'entre nous : que venons-nous chercher dans la messe, dans l'eucharistie ? Je sais bien qu'une des réponses favorites est qu'on vient pour rencontrer d'autres personnes avec qui échanger, avec qui papoter après la messe. C'est une motivation appréciable, mais posons-nous quand même cette question : suis-je prêt, disposé à me laisser emporté par la grâce de Dieu ? Est-ce que je viens vraiment pour prier, pour entendre la parole de Dieu et me laisser interpeller, convertir par cette parole ? Le commandement de Dieu, dit saint Jean est « croire en son Fils Jésus Christ et nous aimer les uns les autres comme il nous l'a commandé ». La messe nous aide-t-elle à mieux croire en Jésus, à aimer davantage nos frères ?
De notre côté, celui des prêtres, nous poursuivons notre mission de vous transmettre la Parole de Dieu. Chacun le fait à sa manière. Nous manquons quelques fois d'effectifs. C'est pourquoi nous faisons parfois appel à des volontaires. À ceux-ci ce qu'il est demandé ce n'est pas tellement le décorticage des textes bibliques, un cours d'exégèse, mais la manière dont ils comprennent la parole de Dieu, ce qu'elle leur dit, comment elle les interpelle. La forme demandée est le témoignage plus que l'enseignement. L'homélie n'est pas d'abord un enseignement. Quelle qu'en soit la définition, elle doit aboutir à une exhortation, un encouragement à pratiquer les vertus chrétiennes ou les valeurs évangéliques. Ou bien pour dire les choses simplement, il faut s'efforcer de dégager un sens spirituel.
Retenons pour notre part que Jésus enfant a grandi normalement dans une famille sous la tutelle de parents avisés, attentionnés, mais qu'à l'âge de raison, 12 ans, il était tourné déjà vers son Père des cieux. Comme disait Origène, nous avons à le chercher. Nous retiendrons encore l'importance du temple pour Jésus et tous ceux qui veulent le suivre : c'est la maison du Seigneur, un lieu privilégié pour y recevoir une éducation chrétienne.
Elcana s'unit à Anne sa femme, et le Seigneur se souvint d'elle. Anne conçut et, le temps venu, elle enfanta un fils ; elle lui donna le nom de Samuel (c'est-à-dire : Dieu exauce) car, disait-elle, « Je l'ai demandé au Seigneur. » Elcana, son mari, monta au sanctuaire avec toute sa famille pour offrir au Seigneur le sacrifice annuel et s'acquitter du v?u pour la naissance de l'enfant. Mais Anne n'y monta pas. Elle dit à son mari : « Quand l'enfant sera sevré, je l'emmènerai : il sera présenté au Seigneur, et il restera là pour toujours. » Lorsque Samuel fut sevré, Anne, sa mère, le conduisit à la maison du Seigneur, à Silo ; l'enfant était encore tout jeune. Anne avait pris avec elle un taureau de trois ans, un sac de farine et une outre de vin. On offrit le taureau en sacrifice, et on amena l'enfant au prêtre Éli. Anne lui dit alors : « Écoute-moi, mon seigneur, je t'en prie ! Aussi vrai que tu es vivant, je suis cette femme qui se tenait ici près de toi pour prier le Seigneur. C'est pour obtenir cet enfant que je priais, et le Seigneur me l'a donné en réponse à ma demande. À mon tour je le donne au Seigneur pour qu'il en dispose. Il demeurera à la disposition du Seigneur tous les jours de sa vie. » Alors ils se prosternèrent devant le Seigneur.
- Parole du Seigneur.
1 S 1, 20-22.24-28
De quel amour sont aimées tes demeures, Seigneur, Dieu de l'univers. Mon âme s'épuise à désirer les parvis du Seigneur ; mon c?ur et ma chair sont un cri vers le Dieu vivant !
Heureux les habitants de ta maison : ils pourront te chanter encore ! Heureux les hommes dont tu es la force : des chemins s'ouvrent dans leur c?ur !
Seigneur, Dieu de l'univers, entends ma prière ; écoute, Dieu de Jacob. Dieu, vois notre bouclier, regarde le visage de ton messie.
Ps 83 (84), 2-3, 5-6, 9-10
Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu - et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c'est qu'il n'a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu'il est.
Bien-aimés, si notre c?ur ne nous accuse pas, nous avons de l'assurance devant Dieu. Quoi que nous demandions à Dieu, nous le recevons de lui, parce que nous gardons ses commandements, et que nous faisons ce qui est agréable à ses yeux.
Or, voici son commandement : mettre notre foi dans le nom de son Fils Jésus Christ, et nous aimer les uns les autres comme il nous l'a commandé. Celui qui garde ses commandements demeure en Dieu, et Dieu en lui ; et voilà comment nous reconnaissons qu'il demeure en nous, puisqu'il nous a donné part à son Esprit.
- Parole du Seigneur.
1 Jn 3, 1-2.21-24
Chaque année, les parents de Jésus se rendaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque. Quand il eut douze ans, ils montèrent en pèlerinage suivant la coutume. À la fin de la fête, comme ils s'en retournaient, le jeune Jésus resta à Jérusalem à l'insu de ses parents. Pensant qu'il était dans le convoi des pèlerins, ils firent une journée de chemin avant de le chercher parmi leurs parents et connaissances. Ne le trouvant pas, ils retournèrent à Jérusalem, en continuant à le chercher.
C'est au bout de trois jours qu'ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs de la Loi : il les écoutait et leur posait des questions, et tous ceux qui l'entendaient s'extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses. En le voyant, ses parents furent frappés d'étonnement, et sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comme ton père et moi, nous avons souffert en te cherchant ! » Il leur dit : « Comment se fait-il que vous m'ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu'il me faut être chez mon Père ? » Mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait.
Il descendit avec eux pour se rendre à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait dans son c?ur tous ces événements. Quant à Jésus, il grandissait en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes.
- Acclamons la Parole de Dieu.
Lc 2, 41-52